dimanche 8 octobre 2017

Les odeurs

Son odeur. C'est ce qui m'a toujours le plus écoeuré. Cette impression que sa saleté allait rester accrochée à moi. Il passait des semaines entières habillé pareil. Un jean et une chemise à carreaux. Toujours. L'hiver il se contentait de retrousser les manches et les jours de fête il troquait son attirail pour un pantalon en cuir et une chemise en jean. Il passait ainsi du fermier au biker, sans demi mesure et sans posséder aucune des valeurs de ces deux identités.  Ses cheveux longs attachés semblaient gluants et il possédait un tic qui le faisait renifler et lui donnait un air encore plus repoussant. Son odeur le suivait et laisser sa présence planer après son passage. Il ne se douchait qu'une fois par semaine mais trouvait amusant chaque jour d'essuyer sa sueur sur nos serviettes. Il nous imposait aussi de nous laver qu'une fois par semaine et je me demande maintenant si moi aussi j'étais une enfant repoussante par son odeur. Est-ce pour cette raison que je n'ai jamais lié aucune amitié jusqu'au lycée ?
Il imposait toujours que la porte de la salle de bain reste ouverte. Elle donnait sur le salon et il s'asseyait là dans son fauteuil, à surveiller ce qu'il s'y passait, n'autorisant jamais aucune intimité, ni aucun moment de répit. Le plus étrange dans tout ça c'est qu'habituée à son regard il ne m'a jamais dérangé et j'ai découvert la peur d'être seule dans la salle de bain en quittant cette maison de l'horreur. Lorsque je me suis retrouvée seule et derrière un rideau de douche la panique s'est emparé de moi. J'étais terrorisée sans pouvoir y trouver une cause. Les rideaux de douche sont devenus une véritable phobie. J'avais peur que quelqu'un se cache derrière ou même surgisse. Une peur à en pleurer. Une peur que j'ai gardé, ne supportant toujours pas les rideaux de douche.
Lorsque j'étais sous la douche et qu'il entrait, il prenait soin de fermer la porte derrière lui et se masturbait tendis que j'ignorais sa présence partagée entre habitude et besoin de ne pas le voir.
Il poussait le vice de son intrusion jusqu'à nous obliger à laisser la porte ouverte lorsque nous étions aux toilettes. Absolument aucun intimité n'était possible. Jamais. Mon corps tout entier lui appartenait. Il exigeait aussi des heures à ce que je le masse . Le contact de mes mains sur sa peau m'écœurait. Son odeur et sa peau collante m'était insupportable. Mais j'étais sa chose, et je m'executais autant par habitude que pour avoir la paix. Pourtant ses gestes déplacés et ses intrusions dans mon intimité ne m'empêchaient pas de vivre et avec le recul je culpabilise de m'être habitué à ça. Ses caresses insistantes, ces jours où il entrait pour se masturber pendant ma douche, ces massages qu'il m'imposait faisaient partie de mon quotidien et je ne m'y suis jamais opposée. En revanche lorsque je devais vivre ces choses de la part de ses "clients" je n'existais plus. Je figeais le sourire qu'ils m'imposaient, je crispais mon corps tout entier et j'hurlais en silence dans mon corps et tout mon être. Mes yeux restaient figé sur le tapis et je m'envolais loin pour survivre à ce que j'étais en train de vivre.
Leurs odeurs. C'est ce qui m'étaient impossible à effacer, à surmonter. C'est ce qui m'est aujourd'hui difficile à oublier.