jeudi 27 avril 2017

L'anniversaire

C'est lourd à l'intérieur. Cette nausée qui me tenaille quand je repense à ces trente-et-une fois où on se rappelle qu'un jour Dieu m'a mit là.
Toutes ces années je me suis demandé si je ne m'étais pas trompé de vie ou si simplement je n'étais pas faite pour vivre. Et pourtant je suis toujours là.
Il y a eu ces années de fêtes à recevoir des cadeaux que j'ouvrais avec frénésie et envie. Et ces soirs où sous mes yeux il jetait contre les murs mon butin. Je revoit mes trésors exploser, en morceaux dans la chambre. Je ressens encore la peur et la colère dans mon coeur de petite fille. Je ressens la chaleur de mes larmes d'injustice et de tristesse qui coulent sur mes joues. Au fil des années la frénésie d'ouvrir mes cadeaux s'est effacé sachant comment finirait les jouets qu'on venait de m'offrir. Et puis il y a eu cette année où j'ai pleuré tellement fort en ouvrant mon paquet parce que je savais comment ça finirait. Les invités n'ont pas compris, ils ont été surpris de ma réaction. L'année d'après j'étais déjà adolescente mais il avait réussi après toutes ces années de destruction à faire entrer en moi la certitude que je ne méritait pas de cadeaux. J'ai commencé à refuser les cadeaux. Devant l'insistance des gens j'acceptais mais je ne pouvais m'empêcher de pleurer. Personne ne comprenait, certains le prenaient même mal. Et lui, il souriait, il savait. Il a cessé de briser ce qu'on m'offrait pour mes anniversaires. Il est mort. Il n'existe plus. Et pourtant trente ans plus tard je continue de refuser les cadeaux qu'on m'offre. Je continue à pleurer en cachette lorsque je dois ouvrir un paquet. Je suis toujours persuadée de ne pas le mériter. La peur, l'injustice et le bruit de mes jouets qui se brisent contre les murs sont toujours présents au fond de moi.

Il y a eu l'année de mes 18 ans où au milieu de la nuit il est venu me réveiller pour me jeter hors de la maison. J'ai marché tellement longtemps, perdu dans ma propre ville à me demander quel serait mon existence. De quoi vivrais-je? Comment manger?
Puis il y a eu le soir de mes 19 ans où j'avais décidé d'en finir avec la vie. 19 ans où je n'avais cessé de souffrir, de mentir pour dissimuler la peur et la saleté au fond de mon être. J'ai passé mes jambes par dessus la rembarde de la fenêtre et je suis resté assise là de longues minutes à regarder le sol quatre étages plus bas. J'avais peur. Non pas de mourir mais d'encore souffrir. Que la mort elle même ne veuille pas de moi. Je me rappelle avoir fredonner "joyeux anniversaire". Je crois même avoir ri devant l'absurdité de la scène. Les minutes sont passées et je n'ai pas réussi à sauter... Je me suis promis que c'était la dernière année de ma vie. À 20 ans je sonnerai la fin d'une vie pour laquelle je n'était pas faite.

À 20 ans je n'ai pas pensé à ma promesse. Cette année de ma vie a été la plus riche de mon existence. J'ai rencontré l'amoureux, j'avais des envies et des projets plein la tête. Je voulais croire qu'il ne me ferait plus jamais peur, plus jamais de mal...

Demain annoncera la trente-et-uniéme année de mon existence. J'ai réalisé bon nombre de mes projets. Les jouets de mon enfance n'explose plus les soir des 28 avril contre les murs de ma chambre. Je continue à penser que je ne mérite rien et je déteste toujours autant ouvrir des paquets. Je ne pleure plus. Du moins les larmes ne coulent plus. Mon coeur se contente de se souvenir, mon estomac me rappelle cette peur qui me prenait en otage. Je continue de penser que je n'était sûrement pas faite pour vivre mais pourtant je marche. Pourquoi? Je n'en sais rien. Sûrement parce qu'en me mettant là Dieu m'a donné la capacité d'aimer la vie, malgré tout.

Joyeux anniversaire à la petite fille triste dans sa chambre au milieu de ses jouets cassés.
Joyeux anniversaire à la petite fille perdue qui se couche en attendant qu'on viennent la réveiller pour mériter l'argent de ce qu'on lui offre.
Joyeux anniversaire à la jeune fille qui pleure si fort en ouvrant ses paquets.
Joyeux anniversaire à l'adolescente qui voulait juste que tout s'arrête.
Joyeux anniversaire à la jeune femme qui a décidé qu'elle s'en sortirait.
Joyeux anniversaire à moi, qui malgré tout aime tellement la vie.